Rosula Blanc | La Giette - CH 1984 Les Haudères
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17.08.2017

Le Temps


Au bonheur du yak dans le val d’Hérens

Dans le val d’Hérens, l’un des plus sauvages du Valais, les randonneurs peuvent tomber nez à nez avec une créature himalayenne. Une demi-tonne habillée d’une robe de poils et coiffée de cornes sinueuses. «Mes yaks sont curieux. Parfois, ils s’aventurent au-delà de la crête de la montagne, où il n’y a pas de clôture», sourit Rosula Blanc.

Si on ne les approche pas trop, il n’y a rien à craindre, assure-t-elle. Un jour, l’éleveuse a été rudoyée par une de ses bêtes. Elle a boité pendant des mois. Mais c’était une méprise: le yak en voulait à son chien de berger, le souffre-douleur du troupeau.

Sur ces pentes suspendues à 2700 mètres, les treize yaks de Rosula Blanc se suffisent à eux-mêmes. Ils s’abreuvent dans les torrents. Pour les approcher, il faut cavaler à flanc de montagne, en prenant garde à ne pas rouler en bas. Nul autre ruminant ne leur conteste ces contreforts. Les vaches d’Hérens, bien que musculeuses et trapues, apparaissent comme des petits points noirs sur l’alpage en contrebas.

Elle rend visite à son troupeau une ou deux fois par semaine. L’été, il faut faire les foins pour l’hiver, travail harassant. Au petit matin, puis au crépuscule, elle compte ses yaks à la jumelle depuis son mayen perché de l’autre côté de la vallée, à La Giette. Quand elle s’est installée dans ce hameau perdu, cette femme résolue savait qu’elle voulait faire de l’élevage. Un rêve nourri depuis l’enfance et les vacances qu’elle passait dans ce coin de pays.

Ce n’est pas de l’Himalaya que lui vient la passion des yaks. Elle a acheté son premier animal il y a neuf ans un peu par hasard, en découvrant une annonce sur Internet. Entre-temps, les yaks ont été reconnus par la Confédération comme des bovins extensifs. Ce qui permet aux éleveurs de toucher des subventions.

Rosula Blanc assure qu’ils contribuent à la préservation de l’environnement. Sans eux, l’herbe de ces pâturages, où naissent les avalanches, serait plus longue et la neige glisserait plus facilement. Les yaks peuvent aussi mettre en fuite le loup, qui rôde de vallée en vallée et décime parfois les rangs des moutons. Mais les yaks s’entendent mieux avec les chèvres qu’avec les moutons.

Le yak, poursuit Rosula Blanc, donne une viande de luxe, avec très peu de matière grasse et de cholestérol. Les bêtes ne peuvent pas être abattues avant trois ans de vie au grand air. Mais ne comptez pas sur l’éleveuse pour envoyer ses yaks à la boucherie. Kubilai, son premier, est toujours avec elle.

Regard noir, l’imposant chef du troupeau se laisse volontiers caresser par sa maîtresse. «Il s’est assagi. La première fois que j’ai pu être aussi proche, c’était une très belle chose», se souvient-elle.

Le troupeau s’est enfin arrêté sur un promontoire au-dessus d’une courte falaise. Un petit brun, à peine plus haut qu’une chèvre, poursuit le chien qui a eu le malheur de jouer au chef de bande. Le jeune taureau sera bientôt revendu à un autre éleveur, peut-être en France. Le but est aussi de développer la race. Les yaks européens ont tous les mêmes ancêtres, importés il y a longtemps pour des jardins zoologiques.

En collaboration avec la Confédération, l’Association suisse des éleveurs de yaks, où Rosula Blanc est la responsable de l’élevage, tient une sorte d’arbre généalogique des yaks helvétiques. Bientôt, le troupeau se remet en marche et s’éloigne pour être rapidement hors d’atteinte de nos chevilles.

Notre guide reprend ses explications: «Il n’y a personne pour t’apprendre l’élevage de yaks. Au début, c’était le rodéo. Ce sont des bêtes sauvages, qui se défendent et peuvent être rancunières», poursuit Rosula Blanc. A l’entre-saison, les yaks du val d’Hérens accompagnent des randonneurs parmi les sommets valaisans. Les animaux portent le matériel, ce qui permet une totale autonomie pendant des jours.

En 2013, Rosula Blanc a même mené sa caravane jusqu’à Menton, sur la Côte d’Azur. Elle a fait de ce voyage un livre, intitulé "Avec trois yaks vers la mer" (Ed. Favre). «Les yaks ont le sens de l’orientation. Sur le parcours, je laissais parfois l’un d’entre eux trouver le meilleur chemin. Sur les sentiers plus larges, il s’ennuyait», raconte-t-elle. Dans l’aride Himalaya, les yaks ont l’habitude de couvrir de grandes distances à la recherche des pâturages.

Lufang, ce marcheur hors pair, son «meilleur» yak, est depuis décédé de calculs rénaux, un problème propre aux yaks et qui fait l’objet d’une recherche à l’Université de Zurich. Ces animaux sont tellement méconnus en Suisse que Rosula Blanc était allée en 2014 à un congrès sur les yaks en Chine.

«Il y avait beaucoup de scientifiques qui travaillaient sur leurs globules rouges et leur adaptation à l’altitude. Mais, finalement, ils connaissaient moins leur comportement que moi», déclare-t-elle, fière de son savoir.

Simon Petite